L’escargot et le légionnaire, Manuel Munoz tire sa révérence

Reportage - Article publié le par  (05/2/2011)




Avec une légion d’honneur et un troisième livre, Manuel Munoz a décidé de ne pas jouer les prolongations.

Ca résonne comme une fable de la Fontaine. De l’escargot au Légionnaire (d’honneur), Manuel Munoz a décidé de tourner la page. « Il ne faut pas jouer le film de trop »…. Tel un artiste qui joue la dernière, Manuel Munoz a matérialisé cette décision lors d’une cérémonie visant à présenter la dernière biographie qu’il a fait écrire par un scribe spécialisé, ainsi que pour la remise d’une légion d’honneur. C’est en tous les cas une page qui se tourne. Manuel Munoz a, en une quarantaine d’années, laissé son empreinte sur le monde de la démolition. Et peut être même encore plus qu’on veut bien l’imaginer… Son dernier fait d’arme, c’est évidemment la vente de son entreprise, ou plutôt de son groupe, à Renault-Sita.

L’épisode est aussi lourd médiatiquement que stratégiquement, en offrant aux grands groupes la clé de l’antichambre de ce milieu fermé et atypique qu’est la démolition automobile. Tout n’a pas été un fleuve tranquille dans le cours d’Indra, mais il reste qu’un rapide coup d’œil au cursus de M. Munoz fait apparaître un talent certain de visionnaire. Nombre de concepts, aujourd’hui considérés comme novateurs, ont déjà été expérimentés il y a quelques années par le patron d’Indra. Souvent en avance sur son temps… et parfois un peu trop.

 

Naissance de l’escargot

Manuel Munoz n’est pas né dans une famille particulièrement favorisée, loin de là. Immigrés espagnols, à la tête d’une fratrie de 14 enfants, ses parents ne roulent pas sur l’or. Il semble que cette situation sociale ait constitué un élément motivant pour Manuel Munoz, au même titre que certains quolibets dont été gratifiés les espagnols à l’époque, comme l’escargot qui justifiera le titre de ses livres. En 1963, il commence comme ferrailleur, avant d’estimer, deux mois après qu’il y avait plus à faire dans la vente de pièces automobiles d’occasion que dans la collecte de métaux. Assez rapidement, il franchira les échelons de la profession pour devenir délégué régional de la branche démolisseurs CSNCRA, l’ancêtre du CNPA, qui finira par l’exclure quelques années après. 1982 verra le lancement de Contact 2000, un GIE qui regroupe une quinzaine d’entreprises et qui préfigure la gestion distribution pour le compte des constructeurs.

Dans cette lignée, Indra voit le jour en 1985. C’est le nom du dieu indou de la guerre qui donnera ses initiales à Industrielle Nationale de Déconstruction et de Réemploi Automobile. On notera au passage l’apparition du mot déconstruction qui donnera lieu à de joyeuses luttes sémantiques avec les partisans de déconstructeur, recycleur, et (plus rares) de casseur… Une enseigne verra le jour : Carambolage, dont on trouve encore les panneaux dans quelques arrières cours…

 

Réorganisation

Vint le concept CDDA, pour Centre de Dépollution et de Déconstruction Automobiles, qui se matérialisa par la création d’une entreprise Ifora qui voulait être une vitrine, et préfigurait en ce sens le concept de Re-Source avant la lettre. En 1993, tous ces efforts sont pratiquement anéantis. Le groupe est prêt à imploser financièrement, ce qui permet à M. Munoz de racheter toutes les parts et d’élaguer certaines entreprises. Le groupe devra son salut aux mesures Juppé et Balladur qui, en 94/95, le ramènent en quelques mois à la rentabilité, voire à l’opulence.

C’est l’époque de la réorganisation, de l’arrivée de Jean Michel Boulmier qui laissera en 1994 sa place de directeur général à une petite nouvelle : Anick Kadoche. C’est aussi l’époque de l’opération Voiture Verte dirigée vers la sensibilisation des particuliers. C’est encore l’époque de Sofival, accord passé avec les broyeurs afin de tenter de développer les voies de valorisation des matières. Peu de temps après, Nexans voit le jour avec comme fonction de proposer une solution VHU, domaines ou fourrières, aux pouvoirs publics.

Parallèlement à la structure commerciale, Manuel Munoz avait crée le Gredap, une association 1901 qui visait à promouvoir la déconstruction, mais qui souffrait d’une représentativité limitée, ce qui amena en 1998 à un rapprochement avec le syndicat du recyclage Federec, par la création de la FNDA, Féderec Nationale de déconstruction Automobile.

 

Histoire contemporaine

L’ouragan, la profession le prend en frontal lorsqu’Indra annonce en 1999 avoir laissé une participation (20 %) à un nouvel actionnaire dénommé Sita. En intégrant dans son capital le groupe national de déchet, la manœuvre est financière, évidemment, mais également vectrice d’image et de crédibilité… sans oublier l’aspect stratégique puisque Sita est détenteur de plusieurs centres d’enfouissements techniques (décharges). L’année suivante, Sita augmente sa participation de 15 %, ce qui l’amène à la minorité de blocage.

La suite, on la connait. Elle fait partie de ce que l’on peut appeler « l’histoire contemporaine » de la démolition, ou plutôt de la déconstruction. 2003 voit le glas de l’usine Matra qui fabrique les Espace, soit une véritable Berezina pour le bassin d’emploi de Romorantin. Matra doit trouver la solution la plus sociale possible. Plusieurs projets de démolition industrielle tournent alors en France, et une synergie voit le jour avec, entre autres pour but de couper court aux mouvements sociaux. Indra n’intégrera pas immédiatement le projet qui intéresse également Sita et qui commencera à la porter seul dans un premier temps. Après des débuts hésitants, Sita finira par appeler Indra. La maîtrise du terrain est indispensable pour permettre au site de quitter sa dimension expérimentale pour parvenir à un vrai site opérationnel tel qu’on le connait aujourd’hui à Pruniers en Sologne.

En 2007, l’annonce de l’association de Renault et Sita fera l’effet d’une nouvelle bombe. Le groupe nouvellement constitué prend le contrôle d’Indra et de toutes ses filiales, comme A7, Jardin, etc… et ouvre la dernière unité du groupe : Re Source Pièces Auto sur le site Agora de Noyelles Godault (ex Metaleurop) qui devient de fait un Romorantin-bis. Les jeux sont faits. Manuel Munoz reste encore quelques mois au sein du groupe, mais finira par partir plus rapidement que prévu. Difficile de devenir spectateur de sa propre entreprise, pour celui qui aura été un des acteurs de la grande histoire de la déconstruction. La page est tournée.

 

Des jours avec et des jours sans

Fin juin, Manuel Munoz a reçu la légion d’honneur des mains d’un de ses amis d’enfance devenu député local. Inutile de dire que, pour celui qui se plait à rappeler son statut de fils d’immigré, la cérémonie était lourde de symbole. Environ 200 personnes, famille, amis et bien sur démolisseurs du réseau, fidèles… Tous ont eu droit à un exemplaire dédicacé du troisième livre que Manuel Munoz a fait écrire sur sa vie, et sur ce qu’il faut bien appeler la fin de sa carrière : « L’escargot tire sa révérence ». Auto Recyclage était évidemment présent. M. Munoz a d’ailleurs eu une petite pensée pour son rédacteur en chef : « Avec Michel Roux, ça n’a pas toujours été facile. Un jour, c’était l’amour, et le lendemain le contraire ». C’est comme un vieux couple, il y a des jours avec et des jours sans…

Retrouvez l'intégralité de cet article dans votre magazine auto recyclage n° 90.